La culture 996 (9h–21h, six jours par semaine), née en Chine, ressurgit en Occident porté par la compétition sur le marché de l’IA. Des startup comme Rilla et Browser-Use affichent ouvertement leurs exigences de 70 heures hebdomadaires. Or, la science invalide massivement cette pratique : au-delà de 50 heures, la productivité stagne, tandis que les risques de maladies cardiovasculaires et d’AVC grimpent de 35 %.
Le modèle 996 : une importation involontaire d'une controverse chinoise
La culture 996 n’est pas nouvelle. À partir des années 2010, Jack Ma d’Alibaba la présentait comme une « bénédiction énorme » et Richard Liu de JD.com la défendait comme le marqueur de l’ambition authentique. Pour les fondateurs chinois, ces horaires extrêmes symbolisaient non pas l’exploitation, mais l’engagement envers l’excellence.
Cette rhétorique s’est heurtée à un tournant critique. Entre 2019 et 2021, des millions de salariés chinois ont protesté publiquement. Des plateformes numériques se sont remplies de récits sur les décès liés à l’épuisement professionnel (karōshi, terme japonais consacré). En réaction, les autorités chinoises ont resserré la régulation. La justification publique du 996 est devenue taboue — au point que Qu Jing, directrice de la communication de Baidu, s’est attiré des ennuis en 2024 en postant des vidéos défendant le travail intensif. Elle a perdu son emploi.
Mais tandis que la Chine institutionnalisait le rejet de 996, un nouvel acteur ravivait le modèle : l’écosystème de la technologie occidentale, sous la pression de l’IA.
Comment la compétition IA relance les semaines de 70 heures en Occident
Deux exemples emblématiques incarnent cette tendance.
Rilla, startup new-yorkaise d’environ 120 salariés, affiche candidement dans ses offres d’emploi : « Ne postulez pas si vous n’êtes pas enthousiaste à l’idée de travailler environ 70 heures par semaine ». Will Gao, responsable de la croissance, décrit les profils recherchés en termes olympiens : « Nous cherchons des gens comme des athlètes olympiques, avec des caractéristiques d’obsession et d’ambition infinie ». Les annonces promettent repas gratuits et accès à une salle de sport — des avantages destinés à justifier les longues heures sur site.
Browser-Use, basée à Hambourg avec sept salariés, pousse le ton plus loin. Magnus Müller, co-fondateur, recherche des candidats « complètement accros », pour qui le travail « ne ressemble pas vraiment à du travail, c’est un jeu ». Ceux qui veulent une semaine de 40 heures, affirme-t-il, « ne rentreront probablement pas dans le profil ».
Pourquoi maintenant ? L'urgence perçue du marché de l'IA
Adrian Kinnersley, recruteur spécialisé dans le secteur technologique, l’explique clairement : « C’est principalement les entreprises d’IA qui sont dans une course pour développer leurs produits et les mettre sur le marché avant que quelqu’un d’autre ne les devance ». Cette course s’articule autour d’un levier puissant : le capital-risque illimité et la pression du marché.
Deedy Das, investisseur au fonds Menlo Ventures, reconnaît d’emblée que « pour les fondateurs eux-mêmes, ayant pris de gros risques et espérant devenir très riches si l’entreprise réussit, différentes règles s’appliquent ». Les heures extrêmes pour un propriétaire fondateur ne surprennent personne.
Une confusion logique que reconnaissent les investisseurs
Das soulève néanmoins une contradiction au cœur du modèle : « Je pense que là où les jeunes fondateurs se trompent, c’est qu’ils considèrent les heures travaillées en soi comme une condition nécessaire et suffisante de productivité. C’est là que réside l’erreur. »
Cette erreur s’étend à l’ensemble de la chaîne. Si les fondateurs travaillent 70 à 80 heures, la pression culturelle irradie. Les investisseurs valorisent la « traction rapide » (growth-at-all-costs). Les salariés, particulièrement les jeunes sans famille, sans ancres régionales ou dépendants d’un visa de travail, font face à une équation implicite : adhérez à la culture ou partez.
Ce que la science dit réellement de la productivité et des heures travaillées
C’est ici que le récit des startup heurte des faits solidement établis.
Productivité : le plafond existe
Des chercheurs de l’université du Michigan ont étudié cette relation : « À environ 40 heures par semaine sur cinq jours, les travailleurs peuvent maintenir leur productivité relativement bien. Mais au-delà, leur rendement s’affaiblit progressivement à cause de la fatigue accumulée ».
Conclusion clé : un salarié travaillant 70 heures par semaine produit quasi autant qu’un travaillant 50 heures.
Un test grandeur nature le confirme. En 2022, au Royaume-Uni, 61 organisations ont participé à un essai de semaine de quatre jours sur six mois. Les résultats :
- Stress et absentéisme en baisse
- Rétention des talents améliorée
- Productivité stable (pas de perte)
Risques sanitaires : l'alarme de l'OMS et l'OIT
En 2021, l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation internationale du travail ont publié une analyse conjointe :
| Métrique | Risque | vs. Baseline | |
| ———- | ——– | ———— | |
| Décès par maladie cardiaque | +17 % | 35–40h/semaine | |
| Accident vasculaire cérébral | +35 % | 35–40h/semaine | |
| Heures considérées dangereuses | 55h+ par semaine | — |
Cette surexposition aurait causé 745 000 décès mondiaux en 2016.
Le Japon reconnaît légalement le karōshi (décès par surmenage) ; la Corée en débat l’ampleur.
L'absence de corrélation : le mot des experts
Ben Wilmott, responsable de la politique publique auprès de la Confederation of British Industry and Professional Managers, est catégorique : « Il n’existe aucune corrélation entre le nombre d’heures travaillées et la productivité. Il y a plutôt de bonnes preuves que travailler longtemps accroît les risques de problèmes de santé. L’accent devrait être sur travailler plus intelligemment plutôt que plus longtemps. »
Consentement affiché, coercition silencieuse : la dynamique de pouvoir occultée
Tamara Myles, experte en culture d’entreprise, ajoute une nuance souvent occultée : « Ces entreprises tech qui vivent cette culture 996 ne la cachent pas ; elles la vendent comme un badge d’honneur ».
Mais elle pointe une dynamique de pouvoir invisible : « Vous pourriez rester parce que le marché du travail est difficile en ce moment, ou parce que vous êtes là pour un visa et dépendez de l’emploi. Des dynamiques de pouvoir peuvent donc être en jeu. »
Autrement dit : le consentement affiché masque parfois une coercition silencieuse.
Le discours interne minore l’effort en parlant de flexibilité temporelle. Will Gao raconte : « Si j’ai une super idée sur laquelle je travaille, je vais juste continuer jusqu’à 2h ou 3h du matin, puis je rentre le jour suivant à midi ». L’image suggère une autonomie — on travaille quand on est inspiré. La réalité sous-jacente : les 70 heures restent obligatoires.
Cadre légal : pourquoi 996 est légal en Occident, mais non en Chine
Au Royaume-Uni : l'opt-out permet la dérogation
La loi plafonne la semaine moyenne à 48 heures, mais les salariés peuvent signer une dérogation écrite pour travailler plus. Un opt-out consenti par écrit rend 996 légale. C’est ainsi que Rilla et Browser-Use opèrent sans transgression formelle en sol britannique.
Aux États-Unis : aucune régulation fédérale
L’absence de plafond fédéral offre une liberté encore plus large. Aucune régulation comparable à celle du Royaume-Uni ne s’applique — ce qui explique pourquoi les startup IA US affichent leurs pratiques sans crainte légale majeure.
En Chine : le revirement institutionnel
La Chine, berceau de 996, a resserré légalement en 2021. Le modèle y est devenu officiusement indéfendable, même s’il persiste dans les faits.
Une ironie historique : le retour de ce qu'on croyait dépassé
Il y a un siècle, Henry Ford a donné l’exemple inverse. Dans les années 1920, le fondateur de la manufacture automobile a réduit les horaires de ses usines et adopté une semaine de 40 heures sur cinq jours. Cette décision, révolutionnaire pour l’époque, reposait sur un calcul : les ouvriers reposés étaient plus productifs et moins enclins à quitter l’emploi. Ford avait compris que l’intensité ne remplace pas l’efficacité.
Cent ans plus tard, l’écosystème de la Silicon Valley réinvente la roue en sens inverse. La différence majeure : Ford innovait en humanité. Les startup IA font pression sous couvert de nécessité technologique.
La question sans réponse : que deviennent les salariés ?
Reste une question centrale restée sans réponse documentée : combien de temps cette intensité tient-elle ?
Rilla compte 120 salariés ; Browser-Use, sept. Aucune donnée publique n’existe sur les taux de départ, les diagnostics de burnout ou la satisfaction à douze mois.
Les histoires que partagent Will Gao et Magnus Müller reflètent peut-être un noyau dur de fondateurs motivés par l’actionnariat. Elles ne décrivent pas nécessairement l’expérience du salarié lambda, recruté à 25 ans, sans stock-options, travaillant pour un salaire fixe.
Adrian Kinnersley l’affirme : « Vous auriez du mal à concurrencer avec une culture de 35 heures dans l’environnement actuel ». Peut-être.
La vraie question reste ouverte
Combien de temps avant qu’une startup IA aux normes humaines (40 à 50 heures, télétravail, stabilité familiale) sorte un produit meilleur qu’une Rilla épuisée ?
Ce signal ne s’est pas encore manifesté, mais il attend juste le bon produit-marché, le bon timing et le bon capital patient.
Conclusion
Pour l’heure, les startup IA US ont choisi : elles importent la culture 996 chinoise, non parce qu’elle fonctionne, mais parce que la compétition laisse croire qu’on n’a pas le choix.
La science suggère le contraire. Henry Ford le savait. Le reste, c’est juste du brouillard par inertie.
FAQ
Qu'est-ce que la culture 996 et d'où vient-elle?
Un modèle de travail « 9h à 21h, six jours par semaine » popularisé par Jack Ma et Richard Liu en Chine à partir des années 2010.
Pourquoi les startup IA occidentales adoptent-elles les semaines de 70 heures?
La compétition extrême sur le marché de l’IA crée une urgence perçue; les fondateurs estiment que les heures travaillées garantissent la productivité.
Qu'en dit la science sur la productivité au-delà de 50 heures?
Aucune corrélation n’existe; la productivité plafonne vers 40–50h/semaine. Au-delà, elle stagne à cause de la fatigue accumulée.
Quels sont les risques sanitaires documentés du surmenage?
L’OMS et l’OIT rapportent +17% de risque de décès cardiaque et +35% de risque d’AVC pour une semaine de 55h+ vs 35–40h.
Est-ce légal en Occident de proposer ou d'exiger des semaines de 70 heures?
Au Royaume-Uni: oui avec une dérogation écrite. Aux États-Unis: oui, aucun plafond fédéral. En Chine: désormais officiellement rejeté depuis 2021.
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