Depuis octobre 2025, Wall Street a tranché. Alphabet s’impose comme leader IA face à OpenAI en intégrant Gemini dans ses produits existants. Pendant que Google gagne 36 %, Microsoft et Oracle perdent respectivement 20 % et 49 %, révélant une redistribution radicale du pouvoir dans l’écosystème de l’intelligence artificielle.
De laggard à leader : l'inversion du consensus
Il y a douze mois, le récit semblait fixé. OpenAI innove, Microsoft finance, Alphabet observe. En janvier 2025, aucun analyste ne classe Google en tête de file de l’IA. Le groupe avait traîné à intégrer ses modèles dans son cœur de métier.
Puis novembre 2025 arrive avec Gemini 3.
En trois mois, l’application Gemini passe de 650 à 750 millions d’utilisateurs mensuels. ChatGPT stagne autour de 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires. Le ratio reste serré, mais la trajectoire parle : Gemini accélère tandis que le leader patauge. Les analystes changent de ton. Paul Meeks, de Freedom Capital Markets, le formule crûment : « Si votre chiffre d’affaires dépend massivement d’OpenAI, vous devenez soudain peu attrayant aux yeux du marché. »
Pourquoi l'architecture prime sur le produit
L’inversion n’est pas due au produit seul. C’est l’architecture qui prime. Alphabet ne vend pas une appli en silos. Gemini s’incruste dans Google Search, Gmail, Workspace. La distribution gratuite, plus ancien atout de Google, décuple l’adoption.
OpenAI demeure un point unique de défaillance : une startup à laquelle Microsoft et Oracle ont confié leur destin.
Google Cloud : l'arme cachée
Les chiffres de Cloud forcent à revoir l’équation.
Alphabet enregistre une croissance de 48 % année sur année pour Google Cloud au quatrième trimestre 2025, portant le chiffre d’affaires à 17,7 milliards de dollars. Les API Gemini explosent à +400 %, tandis que l’adoption enterprise gravit : 2 800 entreprises utilisent Gemini, soit 8 millions de sièges payants.
Le plus révélateur ? L’incrément Gemini s’inscrit dans une base cliente déjà établie, transformant chaque segment en vecteur de croissance. Le backlog cloud culmine à 240 milliards de dollars — des engagements clients pluriannuels gravés en marbre. Alphabet ne spécule pas sur une adoption future. Elle l’a.
Le contraste avec OpenAI
OpenAI n’a pas de base de clients directement chiffrable. Tout transite par Microsoft, qui loue les API et capture les revenus d’infrastructure. OpenAI récupère les royalties. Alphabet possède le canal entier et l’arrose d’IA générative. Les équipes commerciales ne vendent plus du stockage brut. Elles vendent des workflows augmentés d’IA. La valeur perçue grimpe, ainsi que la marge.
175 à 185 milliards de capex en 2026 : l'enjeu réel
Ce succès a un prix qui affole le marché. Alphabet annonce un capex pour 2026 situé entre 175 et 185 milliards de dollars — midpoint : 180 milliards. En 2025, le groupe a dépensé 91,45 milliards. Le doublement. Le consensus analyste attendait 119,5 milliards. Alphabet répond autrement.
La CFO Anat Ashkenazi détaille l’allocation : 60 % pour des serveurs, briques élémentaires du calcul IA, et 40 % pour datacenters et maille réseau. Pas de mystère opaque, juste de l’infrastructure crue. Mais aussi fragile que tout capex massif.
Morgan Stanley qualifie l’équilibre de « très serré ». Les délais de livraison des puces se mesurent en trimestres. Le refroidissement des datacenters en mégawatts disponibles. L’effet réseau en latence. Peu de marge d’erreur. Si les fournisseurs ne livrent que 80 % du volume prévu, le programme ralentit. Si le courant manque, même la pierre ne sauve rien.
Mais Alphabet ne vacille pas. Le marché crédite le groupe d’une chose que Microsoft et Oracle n’ont pas : le contrôle interne de la supply chain. Google ne dépend pas d’une startup pour définir la capex. Elle dépend de ses propres prévisions de demande. C’est moins sexy que de parier sur OpenAI. C’est plus crédible.
Microsoft et Oracle : le risque de la dépendance
Là réside le cœur de l’inversion. Alphabet ne gagne pas absolument. Microsoft et Oracle perdent relativement.
Microsoft : 280 milliards verrouillés sur OpenAI
Microsoft voit son cours s’effondrer de 20 % depuis octobre. Parce que ses engagements envers OpenAI dépassent les 280 milliards de dollars — estimés à 45 % du backlog « remaining performance obligations ». Une portion matérielle des revenus futurs de Microsoft dépend de la survie et la profitabilité d’OpenAI.
Or, OpenAI n’est pas profitable. Elle brûle environ 14 milliards par an et cherche à lever 100 milliards de capital frais.
Oracle : capex réalisé, revenus non garantis
Oracle a convenu de 300 milliards de dollars d’infrastructure cloud sur cinq ans pour accueillir les modèles OpenAI. Le groupe a déjà capexé, déjà emprunté, et attend les revenus. Son cours chute de moitié depuis octobre 2025.
Dan Morgan, gestionnaire chez Synovus Trust, synthétise : « Les accords entre OpenAI, Microsoft et Oracle dépendent entièrement de la capacité d’OpenAI à lever les fonds promis. » Si cela échoue, la chaîne se rompt. Microsoft et Oracle restent avec des datacenters surprovisionnés. OpenAI redevient une startup sans levier.
Alphabet, elle, n’attend personne. Elle construit en interne pour ses propres produits. Le risque de contrepartie s’annule. Wall Street voit cette autonomie et la récompense.
Gemini 3 face à ChatGPT : trafic vs. engagement durable
Gemini 3 revendique une supériorité sur les tests standards — code, mathématiques, réflexion. Les benchmarks le confirment. Similarweb rapporte que Gemini a capté 21,5 % du trafic des assistants IA en janvier 2026, contre 5,7 % un an plus tôt. ChatGPT stagne autour de 45 %, en recul des 69 % d’il y a un an.
Mais le trafic ne dit pas tout. C’est une mesure de curiosité, amplifiée par l’effet réseau de l’intégration Google. Lorsque Gemini s’allume dans Search, des centaines de millions testent. Convertir ce trafic en engagement durable — et surtout, en rétention — est un défi différent.
L'inertie professionnelle de ChatGPT
OpenAI, avec ChatGPT, reste le repère pour les utilisateurs professionnels. Les agences le demandent. Les développeurs en font l’API par défaut. Il y a de l’inertie.
Alphabet le sait. Elle mise donc sur l’intégration enterprise. Le commercial ne vend pas Gemini seul. Il vend Google Workspace + Gemini ou Cloud + Gemini. L’adoption s’incruste à un produit que l’entreprise utilise déjà. Le coût de basculement augmente.
D’où les 8 millions de sièges payants Gemini Enterprise. Ce n’est pas impressionnant en absolu : 2 800 entreprises, c’est peu. Mais c’est la tête du marteau, pas le marteau entier. Et elle s’étend. En six mois, si le rythme tient, Gemini Enterprise touchera 15 à 20 millions de sièges en 2026 — pas le volume OpenAI, mais de la marge premium.
2026 : trois terrains critiques
Le basculement enregistré par Wall Street est-il durable ou correction court-terme ? La réponse se fera en 2026 sur trois fronts.
Exécution capex. Alphabet peut-elle déployer 180 milliards sans dérive de coûts, sans retard de supply ? Les premiers trimestres 2026 donneront le ton. Tout signal de contrainte pénalisera. Inversement, si l’infrastructure monte comme prévu, la crédibilité des projections 2027 monte aussi.
Monétisation Gemini. Plus de 750 millions d’utilisateurs, c’est du trafic gratuit. Parvendra-t-on à convertir au paiement sans destruction de l’engagement ? Et les marges sur API Gemini resteront-elles saines face à la concurrence tarifaire ? Google Cloud améliore ses marges, mais les coûts d’inférence baissent aussi. L’équation est serrée.
Riposte concurrente. Claude 4 d’Anthropic progresse. DeepSeek avance en Asie. OpenAI, si elle lève son capital, peut lancer GPT-5 et redéfinir les règles. Aucun mouvement n’est inévitable. Tout dépend de la vitesse de riposte.
Régulation antitrust. La FTC enquête sur l’intégration search-cloud-IA d’Alphabet. Un verdict contraire pourrait forcer la désolidarisation. Gemini resterait puissant, mais l’effet réseau s’émousserait.
Conclusion : redistribution, non domination
Alphabet n’a pas vaincu OpenAI. Elle a juste construit un modèle plus robuste.
Ce qui a changé : distribution interne plutôt que dépendance, capex maîtrisé plutôt que relégué, rentabilité directe plutôt que différée. Wall Street a noté et puni les passagers pour avoir misé sur une autre mécanique.
Mais cette redistribution peut s’inverser si l’exécution déraille, si la concurrence accélère, ou si OpenAI trouve un nouveau modèle de financement. Le leadership en IA reste volatile. Nul ne doit croire qu’un an de bonne trajectoire verrouille l’avenir.
Ce qui a changé, c’est la probabilité, pas la certitude.
FAQ
Comment Alphabet a-t-elle surpassé OpenAI en un an?
Par l’intégration de Gemini dans ses produits existants (Search, Gmail, Workspace) et sa stratégie de capex maîtrisée, contrairement à OpenAI qui dépend de Microsoft et Oracle.
Quel est l'impact de Gemini 3 sur la part de marché?
Gemini est passée de 650 à 750 millions d’utilisateurs en trois mois, capturant 21,5% du trafic des assistants IA (janvier 2026), contre 45% pour ChatGPT en baisse.
Pourquoi Microsoft et Oracle perdent-elles en bourse?
Elles ont engagé respectivement 280 milliards et 300 milliards de dollars dans l’infrastructure OpenAI, qui n’est pas rentable et dépend d’une levée de 100 milliards dollars.
Quel est le plan capex d'Alphabet pour 2026?
Entre 175 et 185 milliards de dollars (contre 91,45 en 2025), répartis en 60% serveurs IA et 40% datacenters. C’est le double des attentes du marché.
La domination d'Alphabet est-elle durable?
Non garantie. Elle dépend de l’exécution capex, de la monétisation Gemini, de la concurrence (Claude 4, DeepSeek, GPT-5) et de la régulation antitrust américaine.