Malgré les promesses d’énergie verte, les besoins électriques explosifs de l’intelligence artificielle forcent les États-Unis à construire massivement des centrales au gaz naturel. Une nouvelle analyse révèle pourquoi cette solution de court terme pourrait se transformer en dépendance durable—et quel prix devront payer les consommateurs.
La demande d'électricité monte en flèche
Les data centers américains ont consommé 183 térawattheures (TWh) en 2024, soit 4,4 % de toute l’électricité produite aux États-Unis. En quatre ans, cette consommation a grimpé de 64 %. Les projections du Lawrence Berkeley Lab laissent entrevoir une accélération : les data centers pourraient absorber entre 426 et 574 TWh en 2028, représentant 6,7 à 12 % de la demande nationale totale.
À titre de comparaison, la consommation annuelle entière du Pakistan atteint 183 TWh. Un seul data center de pointe pour l’entraînement d’IA consomme l’électricité de plusieurs dizaines de milliers de foyers. La concentration géographique amplifie le choc : un tiers des data centers américains se trouvent en Virginie, au Texas et en Californie, créant des points critiques d’instabilité régionale.
Énergies renouvelables : le problème de la variabilité
L’énergie solaire et éolienne ont fourni 24 % de l’électricité des data centers en 2024, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Mais cette source d’apparence idéale heurte une réalité physique : la variabilité.
Un panneau solaire ne produit rien la nuit. Une éolienne dépend de la météo. Les data centers d’IA tournent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Un serveur entraînant une intelligence artificielle ne peut pas attendre que le vent se lève ou que le soleil réapparaisse.
Le stockage électrique : une technologie non mature à l'échelle requise
Le stockage par batterie pourrait théoriquement compenser, mais les technologies actuelles ne peuvent stocker de l’énergie que pour quelques heures, rarement plus. Pour une charge continue exigeant des mégawatts pendant des mois, la batterie n’existe pas à l’échelle requise.
S’ajoutent à cela les délais de transmission. Les zones dotées de ressources renouvelables abondantes—le Texas pour l’éolien, la Californie pour le solaire—sont souvent éloignées des zones où les data centers veulent s’installer. Étendre les lignes haute tension prend des années, parfois une décennie.
Nucléaire : une réponse qui arrive trop tard
L’énergie nucléaire a fourni 20 % de l’électricité des data centers en 2024. C’est une source fiable, capable de fournir une puissance continue sans dépendre de la météo. Mais le déploiement du nucléaire à grande échelle exige du temps.
Construire une centrale nucléaire signifie naviguer un labyrinthe réglementaire fédéral et local, sécuriser des financements massifs, puis attendre 7 à 15 ans de construction. Même les projets annoncés—la réouverture de Three Mile Island, de Duane Arnold, les partenariats entre Google et les opérateurs régionaux—ne verront leur électricité arriver sur le réseau que vers 2028 ou 2029 au plus tôt.
D’ici là, les data centers que les géants du cloud construisent maintenant devront être alimentés par autre chose.
Gaz naturel : la solution imposée par le temps
Reste le gaz naturel. Il a fourni 40 % de l’électricité des data centers en 2024, et selon l’AIE, il devrait rester la source dominante jusqu’en 2030 au moins. La raison est simple : ça fonctionne dans les délais disponibles.
Contrairement au nucléaire (7–15 ans de construction), une centrale au gaz se bâtit en 2 à 5 ans. Elle produit une électricité continue, sans dépendance météorologique. Le réseau de gazoducs couvre déjà le pays. Les régulateurs savent comment évaluer ces projets. Le coût reste prévisible.
David Victor, du projet Deep Decarbonization de l’Université de Californie à San Diego, résume l’enjeu : « Le gaz naturel, c’est ce qu’on sait construire, ce dont on connaît le coût, et ce qu’on sait agrandir et faire approuver rapidement. »
Ampleur du déploiement
Le marché bouge à grande vitesse. Vingt gigawatts de nouvelles centrales au gaz naturel sont planifiés dans le Sud-Est américain—en Virginie, en Caroline du Nord et du Sud, en Géorgie—en grande partie pour approvisionner des data centers.
Le cas de Meta et Entergy en Louisiane l’illustre. Meta prévoit installer un data center exigeant 2 gigawatts. L’opérateur régional Entergy prévoit d’y construire trois centrales au gaz pour 3,2 milliards de dollars. La Louisiane, qui tirait 72 % de son électricité du gaz naturel avant ce projet, verra cette part augmenter significativement.
Le prix absorbé par les ménages
Cette infrastructure coûte. Et ce ne sont pas les data centers qui en paieront la facture—ce sont les foyers.
Augmentations prévues
Selon une étude de l’Université Carnegie Mellon, les data centers pourraient faire augmenter la facture d’électricité moyenne américaine de 8 % d’ici 2030. Dans certaines régions saturées, notamment autour de la Virginie du Nord, les augmentations pourraient atteindre 25 %.
Les impacts concrets se chiffrent ainsi :
- Marché PJM (Illinois → Caroline du Nord) : amélioration de capacité = 9,3 milliards de dollars de coûts;
- Ménage du Maryland : +18 $/mois;
- Ménage de l’Ohio : +16 $/mois.
Opacité des arrangements financiers
L’opacité aggrave les craintes. Meta affirme couvrir tous les coûts du contrat avec Entergy—mais ce contrat s’étend sur 15 ans. Après ? Un article de droit de Harvard note que les arrangements comptables entre utilities et big tech restent largement opaques. Les résidents ordinaires, eux, n’ont pas d’avocats pour négocier.
Trois pistes d'adaptation : réelles mais limitées
1. Flexibilité des data centers
Une étude de l’Université Duke suggère que les data centers—particulièrement ceux entraînant de grands modèles IA—pourraient réduire leur consommation de 50 % pendant 80 à 90 heures par an, lors des pics de charge du réseau. Si cela fonctionne réellement, le pays pourrait accommoder 76 gigawatts supplémentaires sans construire une seule nouvelle centrale.
Mais c’est encore théorique. L’Electric Power Research Institute (EPRI) collabore avec Meta et Google depuis fin 2024 pour tester la faisabilité. Les résultats ne seront connus qu’en 2027 ou 2028.
2. Capture de carbone : promesse en attente de preuve
Meta promet de financer des technologies de capture et stockage du carbone (CCS) pour les usines existantes d’Entergy. Entergy affirme que ses nouvelles turbines seront « capables » de ces upgrades futurs.
Le problème : la technologie reste embryonnaire. Aucune installation de CCS à grande échelle n’opère actuellement aux États-Unis pour le secteur de l’électricité. Le sénateur Sheldon Whitehouse, figure clé du débat énergétique au Sénat, critique ces engagements comme « des promesses vagues ».
3. Régulation active au niveau des États
Les États détiennent un levier puissant. Les commissions de service public (PSC) de chaque État doivent approuver les investissements des utilities.
Louisiane examinera en 2025 le dossier Entergy. Californie, Illinois, Minnesota, New Jersey et Virginie élaborent des règlements pour exiger plus de transparence sur les besoins réels et favoriser les alternatives renouvelables. Jusqu’à présent, rares sont les États ayant bloqué ou sévèrement restreint la construction.
Une fenêtre temporelle qui se ferme
Le moment est critique. Les décisions prises en 2025–2026 vont déterminer la trajectoire énergétique américaine jusqu’en 2035. Si les régulateurs approuvent l’ensemble des 20 gigawatts de gaz prévus, le pays s’enfermera dans une dépendance fossile durable.
L'engagement de 30 ans
Une centrale au gaz a une durée de vie de 30 ans. Les usines construites en 2026 brûleront du gaz naturel jusqu’en 2056. Rhodium Group estime qu’une trajectoire où le gaz naturel reste dominant entraînerait 278 millions de tonnes métriques d’émissions supplémentaires de CO₂ annuellement d’ici 2035, soit l’équivalent des émissions annuelles d’un État de la taille de la Floride.
Incertitudes technologiques
Certes, l’IA pourrait aussi se révéler plus efficace qu’attendu. DeepSeek, le modèle chinois lancé en janvier 2026, a déjà montré qu’une intelligence artificielle performante nécessite moins d’électricité si elle est bien conçue. Mais ce n’est une garantie pour personne. La Chine a surconstructed ses data centers en 2024–2025. Microsoft a abandonné plusieurs projets.
Les vraies questions
La question n’est pas si le gaz naturel alimentera l’IA—il le fera. Elle est plutôt : combien de temps cette dépendance durera-t-elle ? À quel prix pour les ménages ordinaires ? Les États-Unis auront-ils utilisé ces années pour déployer réellement du nucléaire, du stockage de batterie, et une transmission capable d’accueillir les renouvelables à l’échelle qu’exige l’avenir énergétique ?
Les réponses se décident maintenant, dans les salles des régulateurs que presque personne ne regarde.
Sources
- https://markets.businessinsider.com/news/stocks/texas-royalty-brokers-releases-new-analysis-on-ai-driven-power-demand-1035743755
- https://www.pewresearch.org/short-reads/2025/10/24/what-we-know-about-energy-use-at-us-data-centers-amid-the-ai-boom/
- https://www.technologyreview.com/2025/05/20/1116272/ai-natural-gas-data-centers-energy-power-plants/