Depuis le Dot-Com de 2000 et la crypto-bulle de 2022, le Super Bowl révèle les cycles technologiques en surchauffe. En 2026, l’IA envahit les écrans publicitaires : Crypto.com vient de payer 70 millions de dollars pour le domaine ai.com. Le symptôme est reconnaissable : quand le capital se précipite sur les noms visibles au lieu de l’innovation réelle, c’est l’indice d’une bulle en phase d’euphorie.
- 95 % des pilotes d’IA en entreprise échouent à générer un retour sur investissement mesurable
- 80 % des Fortune 500 utilisant l’IA générative constatent zéro impact sur les revenus
- L’infrastructure (Nvidia, cloud AWS) prospérera tandis que les applications sans barrière compétitive s’effondreront
- Quatre signaux d’alerte majeurs : assèchement du financement des startups, explosion des coûts de conformité, fuite des talents, concentration excessive des Magnificent Seven
Le Super Bowl : baromètre des cycles technologiques excessifs
Les grandes bulles technologiques se reconnaissent à un motif invariable : elles envahissent le Super Bowl.
En l’an 2000, quatorze entreprises Dot-Com rivalisaient pour dépenser des fortunes en publicités. Deux ans plus tard, elles avaient disparu. En 2022, c’était le tour de la crypto : FTX, Coinbase, Crypto.com saturaient les écrans avec l’optimisme béat de secteurs au bord du précipice.
Un an après, FTX s’effondrait. Le marché crypto chutait de 72 %, perdant plus de 2 000 milliards de dollars de capitalisation en douze mois.
Le motif se reproduit avec l'IA
Aujourd’hui, dimanche 9 février 2026, l’histoire se rejoue avec l’IA dans les premiers rôles. OpenAI, Meta, Wix, Svedka rivalisent pour des espaces publicitaires à 8 à 10 millions de dollars les trente secondes.
Crypto.com, rescapée de 2022, ose une audace nouvelle : Kris Marszalek vient d’acheter le domaine ai.com pour environ 70 millions de dollars — un record historique pour une vente de domaine, réalisé entièrement en cryptomonnaies auprès d’un vendeur anonyme. C’est le pari le plus massif depuis les 700 millions dépensés pour renommer le stade Los Angeles.
« Si vous prenez une perspective à long terme, dix à vingt ans, l’IA sera l’une des plus grandes vagues technologiques de notre époque », a justifié Marszalek.
C’est exactement le discours que tenaient les PDG des Dot-Com en 1999 et les patrons des cryptos en 2021.
Les chiffres de la désillusion : 95 % d'échecs
Les faits, eux, contredisent l’optimisme collectif. Le MIT a publié un rapport en 2024-2025 qui pose un diagnostic criant :
95 % des pilotes d’IA en entreprise échouent à générer un retour sur investissement mesurable.
Sur les 30 à 40 milliards de dollars investis chaque année dans les projets IA d’entreprise, l’immense majorité ne produit aucun bénéfice quantifiable.
McKinsey a confirmé cette réalité en mars 2025 :
| Adoption d’IA générative | Impact sur les revenus |
|---|---|
| 71 % des Fortune 500 utilisent l’IA générative | 80 % constatent zéro impact tangible |
C’est l’écart abyssal qu’on observait déjà en crypto 2021 : beaucoup d’adoption, peu de profitabilité.
Le gouffre des investissements
Les « Magnificent Seven » (Google, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia, Tesla) ont englouti 560 milliards de dollars en dépenses d’investissement pour l’IA en 2024-2025. En retour, elles ne génèrent que 35 milliards de dollars de revenus directement issus de l’IA.
OpenAI et Anthropic affichent des valuations respectives de 300 et 183 milliards de dollars, tout en restant profondément non rentables.
Sam Altman lui-même l’a admis en novembre 2024. Interrogé par CNBC sur la possibilité d’une bulle de l’IA, il a répondu avec une clarté remarquable :
« Quand les bulles surviennent, les gens intelligents s’enthousiasment démesurément pour un noyau de vérité. Y a-t-il une phase où les investisseurs, dans leur ensemble, s’enthousiasment trop pour l’IA ? À mon avis, oui. »
Pourquoi l'IA 2026 est plus insidieuse que la crypto 2022
Une distinction capitale s’impose ici, que beaucoup manquent.
La crypto était une bulle construite sur du vide : une technologie en quête de problème réel.
L’IA repose sur des fondations techniques solides : les puces existent, les algorithmes fonctionnent, des applications pratiques émergent.
C’est précisément ce qui rend la bulle plus dangereuse. Elle ne s’effondrera pas sur elle-même. Elle produira un tri impitoyable.
L'infrastructure prospère quand les applications meurent
Quand la correction arrivera, elle ne balaiera pas l’IA elle-même. Elle décimera une catégorie bien spécifique : les applications sans barrière compétitive.
Prenez Copy.ai, Jasper — tous ces wrappers d’IA générative qui prétendent créer de la valeur en enrobant ChatGPT. Ce sont les Pets.com de 2000 : faciles à copier, sans moat, vendus à des valorisations absurdes (25 à 30 fois les revenus).
Quand le marché ressaisirait la réalité, ces startups s’effondreraient de 500 millions à 100 millions en dix-huit mois. Certaines disparaîtraient.
À l’inverse, l’infrastructure — la couche invisible sur laquelle repose tout — survivrait et prospérerait. Nvidia, Databricks, Snowflake, AWS : ce sont les Cisco de la bulle Dot-Com, la fibre optique du nouvel internet.
Quand les applications meurent, l’infrastructure qu’elles utilisaient devient d’autant plus cruciale.
Les quatre signaux d'alerte actuels
Quatre indicateurs se nouent en ce début 2026.
Le financement des startups pures IA s’assèche : les Series A et B basées sur l’hypothèse d’une croissance exponentielle attirent moins de capitaux depuis six mois.
Les budgets de conformité réglementaire explosent : l’Union européenne a mis en place l’AI Act en 2024, avec des pénalités jusqu’à 35 millions d’euros ou 7 % du chiffre d’affaires global — suffisant pour anéantir une startup levant à peine 50 millions.
Les talents quittent les startups IA : les chercheurs en machine learning migrent vers des postes stables chez Google, Meta ou Anthropic. Quand les experts eux-mêmes se désengagent, cela reflète un doute collectif profond.
La concentration des « Magnificent Seven » atteint un seuil critique : ces sept géants représentent désormais 35 % de l’indice S&P 500. C’est structurellement fragile. Un marché aussi concentré sur une seule thèse technologique est vulnérable à tout reviragement.
Qui gagne, qui perd
Les perdants probables
Les wrappers texte (copywriting et design tools basés sur LLM non différenciés) : ces entreprises n’offrent rien que OpenAI ne pourrait faire meilleur et gratuit.
Les startups surévaluées Series A/B : valorisées 25 à 30 fois les revenus au lieu de 10 à 15 fois en marché sain, elles se bloqueront dès la levée suivante. Les « down rounds » frapperont dur.
Les chatbots non monétisés : une fois que la maintenance coûte plus que les revenus publicitaires générés, l’effondrement devient inévitable.
Les gagnants probables
L’infrastructure cloud : AWS, Google Cloud, Azure prospéreront. Une correction ne réduit pas la demande de puissance de calcul ; elle l’intensifie, via l’optimisation des charges.
Les fournisseurs de chips : Nvidia principalement, mais aussi AMD. La demande de compute n’a jamais reculé d’un cycle technologique à l’autre.
Les couches de données : entreprises construisant les datasets multilingues, les données vocales, les annotations pour l’entraînement. Invisibles au public, indispensables pour l’IA.
L’IA d’entreprise avec ROI démontrable : diagnostic médical, inspection de qualité, trading algorithmique. Ces applications prospéreront sans faire la couverture de TechCrunch.
Le pari cryptographique de Crypto.com
Il y a une ironie cinématique : Crypto.com, sortant vivante du crash de 2022, double son pari précisément sur la technologie qui pourrait anéantir le prochain cycle.
Trois interprétations s’offrent.
Couverture stratégique : Si l’IA domine les dix prochaines années, Crypto.com se positionne précocement. Le domaine ai.com devient un actif apprécié, pas au sens spéculatif mais au sens de marque mondiale.
Retour au FOMO : Crypto.com reconnaît l’erreur du stade Los Angeles, mais pas la stratégie. Elle recommence le motif : dépenser massivement en visibilité en espérant que la technologie sous-jacente justifie l’achat.
Convergence technologique : Crypto.com parie que l’IA + blockchain formeront la finance future. Posséder ai.com est alors un jeton de cette convergence.
Quelle que soit l’interprétation, 70 millions de dollars pour un domaine s’ajoutent à une facture d’erreur approchant le milliard. Si l’IA ne livre pas dans cinq ans, Crypto.com redevient ce qu’elle a souvent été : beaucoup de capital, peu d’innovation durable.
Ce qu'il faut surveiller : trois horizons
Court terme (3-6 mois) : Le financement des startups pures IA sèche-t-il visiblement ? Le taux de réussite des pilotes monte-t-il au-dessus de 5 % ? Les valuations des « Magnificent Seven » corrigent-elles de 15 à 20 % ?
Moyen terme (6-18 mois) : L’IA d’entreprise génère-t-elle enfin du ROI mesurable ? La réglementation tue-t-elle les startups minors ? L’infrastructure affiche-t-elle une croissance découplée des applications IA ?
Long terme (18-36 mois) : Gartner prédisait que l’IA sortirait du creux de la déception vers 2027-2028. Si cela se produit, la bulle n’aura été qu’une correction. Si non, un second cycle d’effondrement (comme le Dot-Com 2002-2003) s’amorce.
L'infrastructure gagne toujours
L’enseignement de l’histoire technologique est sans nuance.
En 1999-2000, les milliers de sites de commerce électronique et portails ont disparu. Cisco, qui vendait les routeurs et switchs, s’est enrichie. Amazon, disposant d’une logistique, a survécu et prospéré.
L’IA suivra le même chemin. Les wrappers, les chatbots gratuits, les applications mode sans moat disparaîtront ou seront rachetés pour rien. Mais Nvidia, Databricks, Snowflake prospéreront parce que chaque itération suivante de l’IA aura besoin de plus d’infrastructure, non de moins.
Conclusion
C’est pourquoi le pari du Super Bowl 2026 n’est pas une tragédie, mais un signal.
Quand les entrepreneurs dépensent 70 millions pour un domaine, cela signifie deux choses : soit ils croient que la technologie sous-jacente justifie ce prix, et se trompent sur le timing. Soit ils capitulent devant la réalité et se résignent au branding comme succédané d’innovation.
Le Super Bowl n’a jamais été le lieu de l’innovation. C’a toujours été le lieu où elle venait crever.
FAQ
Pourquoi le Super Bowl révèle les bulles technologiques ?
Chaque cycle technologique excessif s’accompagne d’une saturation publicitaire massive au Super Bowl. Dot-Com 2000, crypto 2022 : les cycles se répètent. En 2026, c’est l’IA qui domine les écrans.
Quel est le taux d'échec réel des projets IA en entreprise ?
Selon le MIT (2024-2025), 95 % des pilotes IA échouent à générer un retour sur investissement mesurable. McKinsey confirme que 80 % des Fortune 500 utilisant l’IA générative constatent zéro impact sur les revenus.
Qui survivra à la correction : les applications ou l'infrastructure ?
L’infrastructure (Nvidia, cloud AWS, data pipelines) prospérera. Les applications sans barrière compétitive (wrappers IA, chatbots non monétisés) s’effondreront ou seront rachetées à bas prix.
Pourquoi l'achat du domaine ai.com pour 70 millions est-il révélateur ?
C’est un symptôme du FOMO collectif : investir massivement en branding au lieu d’innover. Crypto.com répète l’erreur du stade Los Angeles (700 millions), cette fois appliquée à l’IA.
Quels sont les trois signaux d'alerte majeurs en 2026 ?
L’assèchement du financement des startups pures IA, l’explosion des coûts de conformité réglementaire (EU AI Act), et la fuite des talents vers les géants stables.
Sources
- https://techcrunch.com/2026/02/08/crypto-com-places-70m-bet-on-ai-com-domain-ahead-of-super-bowl/
- https://www.breitbart.com/news/super-bowl-lx-ads-feature-ai-weight-loss-drugs-and-celebs-from-george-clooney-to-kendall-jenner/
- https://www.vox.com/culture/22318310/super-bowl-2022-crypto-advertising-bowl-dot-com-bubble
- https://datalab.flitto.com/en/company/blog/is-there-an-ai-bubble-when-will-it-burst/
- https://www.demandsage.com/ai-bubble/
- https://www.mckinsey.com/capabilities/quantumblack/our-insights/generative-ai-and-the-future-of-work
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