54 000 suppressions d’emplois attribuées à l’intelligence artificielle en 2025. Mais les économistes soupçonnent une autre histoire : derrière ce tsunami de justifications technologiques se cacheraient des enjeux bien plus terrestres — tarifs douaniers, sur-embauche pandémique, maximisation des profits. Un phénomène baptisé AI washing par les chercheurs.
- 54 000 licenciements déclarés comme liés à l’IA en 2025, bien au-delà des suppressions justifiées par les tarifs douaniers (8 000)
- Les CEOs changent constamment de discours : Andy Jassy d’Amazon déclare en octobre que les licenciements ne sont « pas vraiment liés à l’IA »
- Déployer une IA mature capable de remplacer un employé requiert 18 à 24 mois selon Forrester, bien au-delà des licenciements de 2025
- Trois causes réelles documentées : sur-embauche pandémique, tarifs douaniers, et réduction des coûts de main-d’œuvre via externalisation
- Seuls 6 % des emplois américains seront automatisés d’ici 2030 selon Forrester, très loin des 54 000+ suppressions en 2025
Les chiffres de la grande justification
Cinquante-quatre mille : c’est le nombre de licenciements déclarés par les grandes entreprises américaines en 2025 comme directement liés à l’intelligence artificielle, selon le cabinet Challenger, Gray & Christmas.
Ce volume dépasse largement les suppressions justifiées par les tarifs douaniers, qui ont franchi la barre des 8 000 à peine.
Amazon a ouvert la marche. En janvier, le géant annonce 16 000 suppressions d’emplois. En octobre, une deuxième vague : 14 000. C’est Beth Galetti, vice-présidente des Ressources humaines, qui fournit l’explication : l’IA transforme les organisations, qui doivent devenir « plus maigres » pour rester compétitives.
Hewlett-Packard suit le même script. En novembre 2025, le PDG Enrique Lores annonce 6 000 suppressions en invoquant l’adoption de l’IA.
Duolingo offre un cas révélateur. En avril 2025, le cofondateur Luis von Ahn déclare vouloir devenir « AI-first », arrêtant les contrats externes pour des tâches confiables à la technologie. Quelques mois plus tard, interrogé par le New York Times, il rectifie : Duolingo n’a jamais licencié ses salariés permanents. Seul le vivier de contractants temporaires a fluctué.
Quand les dirigeants se contredisent
Le revirement de Duolingo n’est pas isolé. Amazon l’illustre encore plus crûment.
En octobre 2025, Andy Jassy, PDG d’Amazon, déclare publiquement : « Ce n’est pas vraiment lié à l’IA, en fait. C’est vraiment une question de culture ». Cela contredit frontalement le discours de sa VP quelques semaines auparavant.
Cette instabilité narrative intrigue les analystes. Fabian Stephany, chercheur à l’Oxford Internet Institute, spécialiste du AI washing, explique le mécanisme :
« Vous pouvez dire : “Nous intégrons la plus nouvelle technologie dans nos processus métier, nous sommes vraiment des pionniers technologiques, et nous devons nous débarrasser de ces personnes.” »
Stephany concède que dans certains domaines — le support client notamment — les capacités actuelles de l’IA s’alignent plausiblement avec les tâches en question. Mais cette vraisemblance technique ne valide pas pour autant l’ensemble des affirmations des dirigeants.
Trois causes réelles, documentées
Les économistes proposent trois explications alternatives, chacune documentée et concurrente avec la narrative officielle.
La sur-embauche pandémique
Durant 2020–2021, avec des taux d’intérêt proches de zéro et une rareté de talents, les entreprises ont gonflé drastiquement leurs effectifs. Aujourd’hui, avec des taux normalisés, elles corrigent cet excédent. Le Wall Street Journal a documenté ce phénomène : les réductions 2025 correspondent largement à une rebalance cyclique, pas à une révolution technologique.
Les tarifs douaniers : la gêne politique
Sous la deuxième administration Trump, les droits de douane menacent les marges des géants technologiques. Mais les CEOs hésitent à le dire. Martha Gimbel, directrice exécutive du Yale Budget Lab, décrypte ce silence :
« Vous avez observé une vraie réticence chez certains secteurs du business américain à dire quoi que ce soit de négatif sur les impacts économiques de l’administration Trump, parce qu’ils craignent des représailles. En attribuant les licenciements à de nouvelles efficiences créées par l’IA, on évite ce contrecoup potentiel. »
Amazon elle-même l’illustre. En avril 2025, le géant avait envisagé d’afficher publiquement le coût des tarifs sur sa plateforme. La Maison-Blanche a qualifié l’idée d’« hostile ». L’initiative a été abandonnée.
La réduction des coûts de main-d'œuvre
Un ancien cadre sénior d’Amazon, licencié en octobre, le confirme anonymement :
« J’ai été licencié pour économiser sur les coûts de main-d’œuvre. »
Puis il ajoute, révélant le vrai mécanisme :
« Peut-être que l’IA a aidé à avoir une personne moins expérimentée — et moins payée — faire une partie du travail. »
Autrement dit : l’IA n’a pas supprimé le travail ; elle a permis son externalisation à moindre coût.
Le délai qui pose question
JP Gownder, analyste principal chez Forrester, soulève un problème temporel majeur. Déployer une application d’IA mature capable de remplacer un employé requiert généralement 18 à 24 mois. Or, les licenciements de 2025 interviennent bien avant cet horizon.
« Si vous n’avez pas une application d’IA mature, déployée et prête à faire le travail… cela pourrait vous prendre 18 à 24 mois pour remplacer cette personne par l’IA — si cela fonctionne vraiment. »
Gownder identifie aussi un pattern récurrent : nombre de CEOs, peu familiers des détails technologiques, déclarent : « Licencions 20 à 30 % de nos effectifs et remplaçons-les par l’IA », sans évaluer la faisabilité réelle.
Les projections long terme renforcent ce scepticisme. Forrester estime que seulement 6 % des emplois américains seront automatisés d’ici 2030 — très loin des 54 000+ supprimés en 2025 au nom de l’IA.
Les cas où l'IA tient techniquement
Cela dit, l’IA ne brille pas par son absence totale.
Marc Benioff, PDG de Salesforce, affirme avoir réduit son support client de 9 000 à 5 000 agents grâce à des systèmes d’IA. C’est techniquement plausible : le support client figure parmi les tâches les plus proches des capacités actuelles de l’IA. Stephany juge cette affirmation plus fondée que les autres.
Martha Gimbel nuance toutefois :
« Les déclarations de CEO sont possiblement la pire façon de comprendre comment le changement technologique affecte le marché du travail. »
Ce que le "AI washing" révèle
Le phénomène n’est pas une théorie du complot. Il reflète une réalité simple : face à des pressions financières réelles — sureffectif, tarifs, exigences de marges — les dirigeants préfèrent invoquer la technologie plutôt que l’austérité ou les tensions politiques.
L’IA passe pour du progrès inévitable. Les tarifs sonnent comme une critique du gouvernement. La sur-embauche pandémique ressemble à une erreur managériale passée. Le choix est transparent : quel récit minimise le contrecoup politique et commercial ?
Les revirements de Jassy et von Ahn révèlent un indice supplémentaire : l’instabilité même de cette narration suggère qu’elle ne repose pas sur des fondations solides. Un discours ancré dans l’opérationnel tiendrait mieux.
Trois signaux pour clarifier
La vérité émergerait de trois indicateurs concrets :
- Publication de rapports d’impact internes détaillant le retour sur investissement réel de l’IA par entreprise.
- Étude indépendante quantifiant quelle fraction des 54 000 suppressions correspond à de l’IA réellement déployée et fonctionnelle.
- Constance du discours en 2026 : si les CEOs continuent à affiner et préciser leurs claims d’IA, cela suggère une causalité réelle. S’ils changent de direction, cela conforte la thèse de la rationalisation post-hoc.
Conclusion
D’ici là, le chiffre de 54 000 reste inscrit dans le registre des raisons officielles. Les moteurs réels attendent toujours d’être nommés.
FAQ
Qu'est-ce que le "AI washing" ?
Invoquer l’IA pour légitimer des décisions financières ou de réduction des coûts, sans que la technologie soit réellement responsable des changements.
Combien de licenciements ont été attribués à l'IA en 2025 ?
54 000 suppressions d’emplois, selon le cabinet Challenger, Gray & Christmas — bien plus que ceux liés aux tarifs douaniers (< 8 000).
Pourquoi les CEOs invoqueraient-ils l'IA plutôt que la vraie raison ?
L’IA passe pour du progrès inévitable, tandis que les tarifs sonnent comme une critique gouvernementale et la sur-embauche comme une erreur d’hier.
Quel délai faut-il pour déployer une IA capable de remplacer un employé ?
Généralement 18 à 24 mois selon Forrester. Or, les licenciements de 2025 interviennent avant cet horizon.
Quels secteurs ont réellement vu l'IA remplacer des emplois ?
Le support client est le plus crédible, notamment chez Salesforce (réduction de 9 000 à 5 000 agents).
Sources
- https://www.challengergray.com/wp-content/uploads/2026/01/Challenger-Report-December-2025.pdf
- https://www.aboutamazon.com/news/company-news/amazon-workforce-reduction
- https://finance.yahoo.com/quote/7HP.DE/earnings/7HP.DE-Q4-2025-earnings_call-371600.html
- https://www.linkedin.com/posts/duolingo_below-is-an-all-hands-email-from-our-activity-7322560534824865792-l9vh/
- https://www.nytimes.com/2025/08/17/business/duolingo-luis-von-ahn.html
- https://www.forrester.com/press-newsroom/forrester-impact-ai-jobs-forecast/
- https://podcasts.apple.com/cy/podcast/ep-149-marc-benioff-ceo-salesforce-predicts-half-of/id1606770839?i=1000724017332
- https://www.theguardian.com/technology/2025/apr/29/amazon-trump-tariff-costs
Leave a Reply